Le Jas Bouscarle
Le froid s'était déposé après les chaleurs odorantes de l'été
Le mistral fumait le narguilé et soufflait sa vapeur glacée contre les pierres sèches de la vieille bergerie
Sous les corps, la paille était rêche à la joue mais chaude à la chair transis, un homme et une femme, blottis
Si jeunes encore et le ventre arrondi, déjà, de la demoiselle endormie
Serrés l'un contre l'autre pour l'amour et la chaleur animale
La saison des lavandes était loin mais les allemands, toujours, sillonnaient la montagne
Mon père dormait d'un seul oeil et veillait de l'autre, tremblant, songeant à la cargaison qu'il faudrait réceptionner la nuit prochaine sur le plateau des Fraches, si la neige ne retombait pas trop fort
Dehors, le manteau blanc était traître aux traces de pas trop faciles à repérer
Moitié rêvant, moitié vibrant, il organisait déjà la répartition des vivres entre les différents groupes de résistants
Le sifflement du vent rythmait sa demi-veille et ses pensées
Planifier soigneusement pour éviter de songer au bruit des bottes, et sentir sous la main les mouvements fluides de la vie qui viendra au printemps
Ne pas songer à où, ni comment

Jas Bouscarle, bergerie de pierre sèche, plateau de Redortiers
Alpes de Haute Provence (Photo CatMat)